Drôles de rêves

Une majorité des moins de 25 ans voterait Font National. Voilà qui ne cesse pas d'interpeler un ancien de 68, même paisible. Le décalage des rêves entre ces générations est si grand! 

Dans les années 60 et après, la jeunesse rêvait d'universalité, justice sociale, liberté, partage, tolérance, culture, ouverture. Elle voulait refaire le monde, pour un monde plus juste, plus libre, plus grand. Le bons sens n'était pas toujours près de chez elle, rêver de Castro, du Che, de Mao relevait d'une naïve utopie. Mais le rêve était généreux.
Le rêve proposé par le Front National en est à l'exact opposé. Haine de l'étranger, fermeture des frontières, repli sur soi, autorité sont les bases de la société proposée par le FN. Pour quelle espérance ?
Oubliées les leçons de l'Histoire, comme toujours. Oubliés les espoirs des philosophes humanistes du 18ème siècle.
Que s'est-il donc passé pour que les rèves de la jeunesse soient si rabougris?
Deux ruptures de fond peuvent apporter un début d'explications.
La fin du communisme et la globalisation ont totalement décomplexé et libéré le capitalisme. Le système capitaliste est aujourd'hui maître du monde, auquel il impose sa loi et sa logique, par dessus le pouvoir des Etats. L'obsession du profit, et la course sans fin à la productivité qui en est le corollaire, crée un monde hostile, déshumanisé, où le travailleur est ramené à un matricule, vu par l'employeur comme source de coût avant de l'être comme source de richesse. Non seulement le pouvoir d'achat du plus grand nombre stagne désormais, mais les inégalités ont explosé, et la précarité pour les plus jeunes est devenue la règle. Le travail, fondement de nos sociétés, s'en trouve dévalué, et a perdu son sens. Le plaisir au travail est remplacé par l'angoisse, la culpabilité.
Internet a virtualisé la société. Par le web, les réseaux sociaux, les jeux en ligne, le monde entier est dans votre smartphone et ordinateur. On chat en anglais sur le web, les frontières n'existent pas, le monde est unique. Si çela n'est que virtuel, l'illusion d'unité est quand même bel et bien là, pouvant réduire à peu d'intérêt des contacts plus réels. On peut fermer les frontières, puisqu'on sera ensemble par le Net ! Converser avec le monde entier bien en sécurité dans sa chambre suffit, pas besoin de laisser entrer l'étranger.

On parle souvent, abusivement, de la faillite de l'école quand on évoque la révolte des banlieues et la radicalisation de certains musulmans. Il en est bien plus vrai de ces jeunes qui sont bien loin des valeurs humanistes qui ont fait la société française. Sous le joug du capitalisme mondialisé la société et le monde du travail se sont considérablement durcis, déshumanisés, la peur et la culpabilité ont envahi l'occident. Quand on a peur, on rentre la tête dans le dos, on se regroupe entre soi, on se méfie de tout le monde.
Voilà à quoi ont abouti la fin du rêve communiste et la financiarisation de la planète. Car la jeunesse française n'est pas différente de celle du monde, la poussée de l'extrême droite est commune à presque tous les pays occidentaux.

La socité capitaliste ne fait plus rêver. Il est urgent de rétablir du rêve.