Entreprise et démocratie

Nos sociétés sont à démocratie limitée, limitée à des élections périodiques. Le peuple ne participe pas aux décisions, et quand il le fait, c'est par des moyens parallèles comme les réseaux sociaux, manifestations, pétitions. Mais qu'en est-il dans les entreprises?

Le pouvoir n'appartient pas à ceux qui font l'entreprise

L'entreprise, qu'elle soit publique ou privée, c'est le quotidien de millions de français, qui occupe leurs jours et aussi leurs nuits, qui les mobilise aux trois quarts de leur temps, qui peut leur rendre la vie acceptable ou belle, ou en faire un enfer. L'entreprise façonne la vie des gens, bien plus que la politique.
Pourtant, dans son mode de gestion, l'entreprise n'a pas évolué au rythme de la société. Si la société s'est libéralisée et démocratisée, accordant au peuple plus de parole, l'entreprise est restée soumise au diktat des dirigeants, et quand le peuple a la parole, ce n'est pas le peuple acteur principal qui est concerné, les salariés, mais le peuple des actionnaires, à qui l'entreprise ne doit généralement rien.
Il y a bien un conseil d'administration, diront certains. Certes. Sauf que les administrateurs sont la plupart du temps des amis, relations, des présidents. Amis fort bien rémunérés par ailleurs, qui ont donc tout intérêt à ce que tout continue comme avant. Le temps est bien fini où les administrateurs recevaient en guise de rémunération des tantièmes symboliques. Ils reçoivent aujourd'hui plusieurs milliers d'euros par mois. Qui parmi eux se risqueraient à remettre en cause le président et le confortable fromage qui va avec? 
Il y a les syndicats, les comités de toutes sortes, les grandes messes annuelles où le haut management réunit dans le confort d'hôtels 5 étoiles et de palais des Congrés lumineux le staff des managers d'en dessous. Mais le pouvoir des syndicats n'est plus que de retarder un peu la mise en place des décisions du management, et les grandes messes ne sont que des spectacles pour lèche-bottes où chacun met un mouchoir sur sa pensée personnelle pour applaudir le patron et continuer à survivre.
Il ne fait pas bon marquer sa différence en entreprise. "Le poète a dit la vérité, il faudra l'exécuter", chantait Béart

Peugeot, Renault, au diable les propriétaires

La mirifique rémunération du patron de Peugeot, 5,3 millions d'euros, plus de 300 smicards, a choqué dans les chaumières et les milieux politiques. D'autant qu'il n'est pas pour grand-chose dans la supposée amélioration de la firme, puisqu'il n'était pas là quand les décisions ont été prises. L'Assemblée des actionnaires a voté contre, mais le Conseil d'Administration a confirmé le pactole. Pensez-donc! S'il ne l'avait pas fait, on peut être sûr que la rémunération des administrateurs aurait été allégée et les mandats non renouvelés!
Idem pour Renault. Le très orgueilleux président estime sa valeur à 15 millions d'euros par an, 7,3 millions chez Renault, 8 chez Nissan. Soit autour de 1000 smicards. Là encore les actionnaires l'ont rejeté, mais le Conseil d'Administration, composé de féaux du président, l'a confirmée.
Dans ces deux cas, la décision des propriétaires de l'entreprise n'a même pas été respectée. Le conseil d'Administration n'est pas une structure démocratique, étant composé de personnes choisies par le Président.

Darty, au diable les salariés

Darty va bien, merci. Fort de la qualité de son service après-vente, de son réseau de magasins, et d'un site Internet performant, Darty est un des rares à résisiter à Amazon et assimilés. En 2015, son chiffre d'affaires a augmenté plus que tous les autres.
La FNAC ne va pas bien. La musique ne se vend plus, et sur les produits bruns et informatiques au sens large, il se trouve en plein dans la bagarre avec les sites Internet. L'agitateur n'agite plus grand-chose, ouvre un magasin par ici, en ferme un autre par là, change de propiétaire et de président à fréquences régulières. La FNAC n'a pas la vision de son avenir.
Dans notre monde capitaliste, quand une entreprise va mal et n'a pas su appréhender ou s'adapter aux évolutions, elle rachète une entreprise saine et bien gérée ! Au risque de la couler souvent.
Alors pourquoi ne pas racheter Darty qui va bien, et appartient à des fonds d'investissement sans âme, prêts à vendre au plus offrant ? Les salariés sont contre, considérant qu'une telle opération ne crée aucune valeur pour leur entreprise, et que la fusion programmée des centrales d'achats ne fera que supprimer des emplois, encore et toujours. Mais on n'est pas en démocratie, et l'opinion de ceux qui ont fait et font la force de l'entreprise n'a pas d'intérêt. Donc l'opération se fera, au risque de tuer Darty, car c'est bien en pompant sur les ressources de Darty que la FNAC remboursera les juteux financements dits LBO que les banques d'investissement vont offrir en se léchant les babines.
 

Au diable les lanceurs d'alertes

Dans notre monde, la loi n'est faite ni pour ceux qui la font ni pour les puissants. De temps en temps, surgit un citoyen qui a une conscience, et qui ne peut résister à la volonté de dénoncer les comportements répréhensibles des grands de ce monde. Mais si dénoncer un délit physique et criminel est demandé, ne pas le faire est même répréhensible, dénoncer un crime des cols blancs est une faute.
Ainsi les lanceurs d'alertes, partout, sont-ils pourchassés et menacés de prisons. Aussi Stéphanie Gibaud, qui a dénoncé les pratiques peu ragoutantes de la banque suisse UBS, vit-elle aujourd'hui du RSA, aucune entreprise ne voulant plus l'embaucher, et l'Etat n'ayant pas daigné lui verser quoique ce soit, bien que lui-même va bénéficier des redressements fiscaux permis par ces alertes. Le comble, alors qu'un texte hypocrite est en préparation au Parlement, Stéphanie Gibaud n'a pas même été consultée et entendue par les parlementaires.
Antoine Deltour a révélé au monde les méfaits de la politique du Luxembourg qui a assis sa croissance sur le dumping fiscal, pénalisant les Etats de milliards d'euros d'impôts sur les sociétés.
Antoine Deltour et un journaliste sont aujourd'hui au tribunal et risquent amendes et prison. Jean-Claude Juncker, le metteur en oeuvre de cette politique pourrie du Luxembourg, n'est quant à lui nullement inquiété. Il fanfaronne à la tête de l'Europe, totalement décrédibilisé aux yeux des opinions, mais le fait qu'il est fait chez lui le contraire de ce que prévoient les principes fondateurs de l'Europe ne semble déranger aucun chef d'Etat européen!
"Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir".
 

A Paris et à Bruxelles, on prépare des textes pour protéger les entreprises et aussi, paraît-il, les lanceurs d'alertes.
Il est ainsi prévu de légiférer sur le secret des affaires. Sauf qu'aucun des lanceurs d'alertes n'a trahi le secret des affaires. On fait semblant de confondre la nécessité de ne pas trahir le savoir-faire de l'entreprise, avec ses brevets, ses procédures de fabrication, de vente, sa politique commerciale ... et les pratiques illicites et scandaleuses qui font de ces entreprises des voyous. La législation anglaise fait bien la différence, on peut être certain que la France ne le fera pas, les lobbies téant là pour ramener les candidats aux alertes à la raison.

Le capitalisme est un monde de puissance et de domination. Le pouvoir ne s'y conteste pas, celui qui s'y risque doit être exécuté. La démocratie y est exclue, l'expérience, la compétence, l'implication, sont bafouées lorsqu'il s'agit pour les capitalistes de faire une affaire, en secret ou pas.
Le travail et la qualité de vie gagneraient beaucoup à ce que le pouvoir des capitalistes ne soit pas sans limite.  

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