Le consensus social en danger

82% des richesses créées dans le monde l'an passé ont bénéficié aux 1% les plus riches. La croissance des inégalités s'accélère, seuls quelques uns voient leur niveau de vie progresser, les élites dirigeantes et les actionnaires. Le travail paie de moins en moins, de quoi remettre en cause un jour peut-être le consensus social. La justice, l'hopital, sont en danger et les alertes se multiplient.   

Les inégalités sont inhérentes à la société marchande

Le monde moderne n'a pas inventé les inégalités. Dans les sociétés primitives, basées sur la solidarité, la chasse est commune, destinée à nourrir l'ensemble de la communauté. La plupart des biens sont partagés, la solidarité est de mise. Cette solidarité dite mécanique correspond au système de valeurs sur lequel repose toute la société, elle est le ciment de la cohésion sociale. 

Avec l'apparition de la société marchande, la cupidité des plus ambitieux a permis à ces derniers de s'enrichir, tout en répondant à un besoin des communautés. Les plus actifs, les plus débrouillards, les plus capables et aussi les plus cupides ont pu exprimer leurs ambitions, souvent pour un mieux collectif et toujours pour le plaisir personnel.

Les sociétés grecques, égyptiennes, romaines, aussi brillantes qu'elles aient été, ne brillaient pas par leur souci d'égalité, les esclaves faisaient le boulot, les femmes y avaient un statut inférieur, quelques très riches dominaient des multitudes de pauvres.

En France, il a fallu attendre la seconde moitié du 19ème siècle pour que des intellectuels dénoncent la pauvreté, l'égoïsme des nantis, les conditions de travail et de vie exécrables des ouvriers. D'abord le privilège de contestataires du système, la dénonciation s'est étendue à des humanistes, parfois chrétiens, choqués par les disparités de classes, horrifiés par la misère de ceux qui travaillent pour permettre l'accumulation des richesse par un petit nombre d' autres. On a ainsi dénoncé les salaires qui permettaient à peine de survivre, l'emploi d'enfants, dans les mines par exemple, la précarité, la mauvaise santé.

La trêve des trente glorieuses

Des consciences se sont éveillées, Karl Marx a fait rêver en permettant d'imaginer un système économique moins destructeur et moins égoïste, les syndicats ouvriers sont venus créer des limites à la cupidité patronale.

Les années d'après-guerre, marquées par les rêves de la Résistance et l'ignominie des actes commis pendant la guerre la plus meurtière de la sanguinaire histoire des hommes, ont été sous le signe du progès social, de l'amélioration des conditions et du niveau de vie des travailleurs, d'un partage des richesses qui profite au plus grand nombre.

Le rêve est mort dans les années 80, avec la fin du communisme et le triomphe du capitalisme, accru par la mondialisation. Sans opposition, le libéral-capitalisme est devenu exhubérant, et se déploie sans limite et sans conscience.

La loi est désormais au plus fort, c'est à dire au plus cupide, et tout est bon pour faire de l'argent. On achète et vend les entreprises comme des pots de yaourt, on met en oeuvre des plans sociaux sous les applaudissements des places financières mondiales, on délocalise pour faire monter les cours de bourse. Les détenteurs d'actions s'enrichissent sans scrupules, les travailleurs se retrouvent sur le carreau, sans pourtant avoir démérité en rien.

La période faste des trente glorieuses est passée, et si on se souvient de la croissance enregistrée pendant ces années, nul ne se souvient d'une différence d'état d'esprit qui voulait qu'elle profite au plus grand nombre.

Depuis quelques années, des économistes, philosophes, historiens, hommes politiques,  dénoncent cette triste évolution de nos sociétés. En vain. La mondialisation qui impose la concurrence comme principe de bon fonctionnement des économies, et la dimension mondiale des entreprises qui sont au-dessus des nations, rendent désormais vaines toutes tentatives d'humaniser le capitalisme, peut-être encore plus terrible que ce que prédisait Marx.

Face à ces entreprises, actionnaires, dirigeants de plus en plus riches, et qui s'efforcent avec succès de mettre en oeuvre toutes les magouilles pour "optimiser" la pression fiscale, les Etats ne parviennent plus à faire face à leurs obligations sociales. L'heure est venue des économies, et on voit la justice, la police, l'armée, l'enseignement, l'hôpital, au régime sec depuis des années. A un point tel que ces institutions de solidarité sont au bord de l'implosion, que les conditions de travail y sont insupportables, qu'il n'y a plus de temps pour de l'humanité, au point que le travail y perd progressivement son sens (à l'instar évidemment de l'entreprise privée).

Les contrôleurs de gestion au pouvoir

L'Administration est aujourd'hui entre les mains des comptables et des contrôleurs de gestion. Une gestion plus efficace et éconôme des deniers des citoyens est une bonne chose. Mais quand l'équilibre devient une fin en soi, et s'acquiert au détriment de l'intérêt général, et notamment des plus pauvres, l'Etat sort alors de ses obligations, et de ce pour quoi il a été créé. C'est tout le consensus social qui est menacé.

Les premiers mois de la présidence Macron ont été favorables aux riches: baisse de l'IS, suppression de l'ISF, assouplissement du droit social. L'efficacité économique est présumée se trouver au bout. Wait and see.

Mais donner du pouvoir d'achat aux plus modestes, qui viendra instantanément alimenter la croissance parce qu'il alimentera la consommation, serait plus efficace pour doper la croissance qu'augmenter celui des riches, qui vient alimenter les fonds d'investissement dans les paradis fiscaux. 

La masse de ceux dont la situation n'évolue pas ne peut plus espérer dans un grand soir qui remplacera le capitalisme par un système plus généreux et plus solidaire. Si les Etats à leur tour se défilent, si l'égoïsme devient le principe général de gouvernance, alors il ne restera plus que la désobéissance et la violence comme espoir de survie.