Une raison d'espérer?

Dans mon billet du 9 août, j'écrivais que notre société capitaliste engendrait une violence pire que le terrorisme, car plus durable, plus feutrée, latente et de bonne conscience.
Depuis sont arrivés le Brexit et Trump. Certains évitent la réflexion en parlant de la droitisation du monde, du retour de la droite. Ceux-là n'ont rien compris. Ou ne veulent pas comprendre.
Au commencement fut l'écroulement du mur de Berlin. Il sonne la fin du rêve communiste, celui d'une société plus éthique, plus juste, plus égalitaire, où l'intérêt commun l'emporte sur le particulier, où la culture a vocation à concerner le peuple, aussi.

 

Ainsi le capitalisme n'avait plus de concurrent, d'alternative. On a vu arriver alors une dérégulation comme on n'en avait jamais vu, les échanges commerciaux ont explosé, inondant les pays développés de produits asiatiques, la finance s'est mondialisée, les lois du marché capitaliste ont imposé leurs règles au monde des grandes entreprises. Les Etats y ont perdu leur pouvoir, les salariés ont subi les choix des grands patrons: baisse du pouvoir d'achat, course sans fin à la productivité et aux profits, délocalisations et fermetures d'usines.
Pendant qu'actionnaires, patrons, cadres de direction et cadres supérieurs se distribuaient de savoureux bonus, stock-options et autres avantages divers, 80% des salariés se voyaient mis au régime sec, quand ils n'étaient pas mis carrément sur le carreau.
Ce sont ces gens-là aujourd'hui qui votent contre l'Europe et contre Trump, contre ce capitalisme sauvage, sans foi ni loi, dont le seul objectif est d'amasser du profit contre l'intérêt des salariés, des Etats, dont ils fuient l'imposition, des clients à qui ils sont prêts à vendre n'importe quelle saloperie pourvu que cela rapporte.
Les politiciens traditionnels de droite comme de gauche n'ont rien vu. Ceux qu'on appelle les populistes ont vu et senti le désespoir de cette majorité silencieuse et laborieuse qui fait la richesse des entreprises et des nations, et qui n'en récolte plus les fruits. Voyez le comportement d'un Bolloré, qui répond à un malaise éthique des journalistes d'I Télé par l'ouverture de la porte pour qu'ils s'en aillent!
Nos gouvernants ont laissé la situation financière des enseignants se dégrader, comme celle des policiers, de la justice, des infirmières. La justice est encombrée dans les tribunaux comme dans les prisons, les hopitaux sont au bord de la rupture, ne tenant bon que par la présence des esclaves modernes que sont les internes, exploités à 1300€ par mois, pour 50h par semaine et plus, après sept ans d'étude! Les Universités sont fauchées, la recherche est au régime sec. Dans le privé, les grandes entreprises sont sous le joug de la finance internationale, et ont l'oeil fixé sur les publications trimestrielles de leurs résultats. Une fermeture d'usine, quelques centaines de postes supprimés, et c'est quelques points de hausse du cours de l'action, et partant du patrimoine des actionnaires et des dirigeants. Par contre, pas d'augmentation du pouvoir d'achat pour 80% des salariés, un sentiment croissant de vulnérabilité, une précarisation inquiétante, un smic menacé. Les retraités ne sont pas mieux lotis, les pensions étant dramatiquement figées. Parallèlement, les pouvoirs publics ne craignent pas d'augmenter les impôts, directs d'abord, indirects ensuite avec l'explosion des impôts locaux, les hausses de TVA et autres impôts plus discrets.

 

Taillable et corvéable

Taillable et corvéable à merci, voilà ce qu'est la classe moyenne aujourd'hui. Dans l'indifférence des dirigeants de tous bords.

Parce que les populistes font le bon constat, ils entraînent l'adhésion des foules. Par conviction pour leurs idées ou par rejet des élites installées. Mais ce n'est pas une droitisation du monde. C'est une récupération des valeurs de gauche qui fait le succès des populistes. Les anciens syndicalistes, les ouvriers, ne sont devenus ni nazis ni adeptes des théories nationalistes. Ils votent Le Pen en France ou Trump aux EU parce que ce sont les seuls qui ont osé prendre leurs souffrances en cause, et trouver les mots pour le dire.

Malheureusement, les populistes n'ont pas non plus la solution, et leur confrontation au pouvoir en décevra beaucoup. Au risque d'une explosion sociale destructrice, le désespoir on le sait peut être porteur de violence.
La gauche et la droite doivent se reprendre, retrouver leurs valeurs, remettre l'Etat au service de tous, et défendre ceux qui en ont le plus besoin face à ceux qui sont prêts à tout pour leur intérêt personnel. Seulement, aucun Etat ne peut plus agir isolément. Il faut agir contre le capitalisme financier qui régit le monde, limiter le pouvoir des marchés financiers, cesser le dumping fiscal, empêcher l'évasion fiscale au travers de holdings bidons dans des paradis fiscaux, soumettre les accords de libre échange au respect de règles éthiques comme le propose avec pertinence Thomas Piketty, regarder ce qui se passe dans les entreprises et veiller que les fruits du travail soient justement répartis, relancer le pouvoir d'achat de cette classe moyenne travailleuse et pourtant sacrifiée, arrêter la course au gigantisme des entreprises, destructrice de valeur et broyeuse des hommes (la fusion Bayer/Monsanto est très inquiétante), revisiter nos modèles économiques qui nous font préférer des productions lointaines au mépris du coût pour la planète qui n'est pas facturé.

Sauf qu'aucun pays, aussi grand soit-il, ne peut faire ça tout seul. Pas même au niveau de l'Europe. Et le repli sur soi annoncé par le Brexit et la posture électorale de Trump n'amèment pas à l'optimisme. La prise de conscience de dérives du capitalisme de ces trente dernières années peut pourtant nous laisser espérer, un peu.