A trop tirer sur la corde ...

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Les gilets jaunes menacent de bloquer le pays. Ils y arriveront ou non, la cause qu'ils mettent en avant, le prix du diésel, apparaissant indéfendable pour certains, comme la présence dans l'initiative du mouvement d'une frange ultra-droite qui donne des boutons à beaucoup. Mais le malaise du peuple est réel, et on aurait tort de le mésestimer.

Les classes moyennes et populaires ne se sentent plus défendues

Le mouvement est née des réseaux sociaux, comme souvent maintenant. Les syndicats, les médias traditionnels, les partis politiques, ne sont plus les mobilisateurs d'antan. Facebook et les autres ont ouvert les vannes de la parole populaire, de ceux qui ne se sentent pas représentés par ceux qui traditionnellement étaient ou se voulaient la voie du peuple.

Surtout, les syndicats ne sont plus audibles. Eux qui dans les quatre décennies d'après-guerre ont permis le progrès social par une meilleure répartition des richesses, et qui ont empêché les excès naturellement égoïstes du capitalisme, sont aujourd'hui réduits à l'état de partenaires silencieux des entreprises. Trop nombreux, affaiblis par un nombre trop limité d'adhérents, sans pouvoir ni de décision ni d'empêchement, ils sont réduits à être le jouet des entreprises. Ces dernières respectent la légalité en les consultant comme il se doit, point final. C'est devenu une procédure obligée, perçue comme un pensum administratif par les directions des entreprises, et intégrée dans le processus global de décision.

Avec le triomphe du capitalisme et son accepatation par tous, les partis politiques font tous les mêmes choix fondamentaux, se trouvant contraints de défendre la compétitivité des entreprises, même au détriment de l'intérêt des travailleurs. Ils sont devenus des technocrates ne remettant pas grand-chose en cause, rien en tous cas qui pourrait paraître comme une source d'espoir pour tous ceux qui sont laissés de côté par le système. Précarisation galopante des emplois, interdisant de se projeter dans l'avenir, pouvoir d'achat en berne pour une large part de la population, qualité de vie au travail en forte dégradation par les pressions à la productivité, désertification de la province, toute une part de la population se sent à l'écart de la croissance et de l'augmentation de la richesse, qui ne concerne plus qu'une minorité de la population.

 

Un sentiment justifié d'abandon

Ainsi, si la hausse des taxes sur le diésel est une voie vers laquelle il faut inévitablement aller, elle est dure à avaler pour tous ceux qui ne peuvent faire autrement que d'utiliser la voiture pour aller travailler, et qu'on a incité durant des années à utiliser le diésel. Les cadeaux fiscaux faits aux riches, contestables économiquement, ont été ressentis comme le symbole de l'égoïsme des dirigeants, de leur autisme, de leur aveuglement. Après des années de stagnation de leur niveau de vie et de dégradation de leur qualité de vie, quelques gouttes ont suffi pour faire déborder le vase de la révolte. Marseille n'est-il pas le symbole des dirigeants de tous bords, quand la ville investit à grands frais pour créer des quartiers ostentatoires à la gloire de la ville, et ne s'occupe qu'à la plus petite marge des habitations insalubres, pourtant en très grand nombre.

Comment ne pas être d'accord avec les habitants qui se sentent abandonnés ? 

Ce que n'a pas senti Emmanuel Macron

Habité par son milieu social, familial, professionnel, Emmanuel Macron n'est pas un homme du peuple. Cela lui permet d'avoir sur le pays et le système un regard distancié, à l'instar de tous les hommes politiques et dirigeants des grandes entreprises. Sans contre-pouvoir réel après l'extinction des feux des syndicats, le parlement est acquis, Emmanuel Macron a mis en oeuvre les mesures techniques qu'il croyait aptes à faire repartir le pays. L'allègement de la fiscalité des riches lui en semblait une. Qu'elle soit pertinente ou non, il n'a pas su ou voulu voir les risques qu'il prenait, par méconnaissance du peuple et de ses frustrations. La solitude du pouvoir, l'appartenance au même monde de ses ministres et conseillers, sa certitude d'avoir raison, ne lui ont pas permis de sentir les frustrations d'une large partie de la population. 

 

A trop tirer sur la corde ...

Les gens seront nombreux à manifester, ou ne le seront pas. Beaucoup reculeront parce qu'ils ne voudront pas cotoyer l'extrême-droite, d'autres auront tennis ou piscine, ou les enfants à conduire à leur activité. Mais le grondement est bien là, et quelque soit le succès de la manifestation prévue le 17 novembre, dirigeants politiques et dirigeants d'entreprises auraient rudement tort de mal évaluer la profondeur du malaise ambiant.

Car si le mécontentement s'est focalisé sur le prix du gaz-oil, c'est le pouvoir d'achat qui est l'objet principal de la jacquerie qui menace.

Or le pouvoir d'achat, ce n'est pas tant le prix de l'essence et les taxes que les salaires. Or ceux-ci sont stagnants pour les classes populaires et moyennes, on le sait depuis longtemps. Le smic ne suit l'inflation qu'avec peine, et certains parlent très imprudemment et très injustement, de mettre fin à son indexation. Les primes, bonus, stock-options, distributions gratuites d'actions, bénéficient presqu'exclusivement aux seuls cadres, les autres devant se contenter de miettes, quand il en reste.

La révolte aujourd'hui se centre sur le gouvernement, qui n'est pourtant pas le premier responsable de la situation. C'est surtout aux entreprises de faire leur introspection, et de prendre les devants pour améliorer la situation financière de leurs salariés les moins payés.  

Car à trop tirer sur la corde, à la fin elle se casse.  

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