Vous avez dit programme ?

Il est le favrori des présidentielles de la France. Il vient de sortir son programme économique. Il est affligeant, égoïste, autiste, conformiste. Et autoritariste, puisque les mesures contraires à l'intérêt du plus grand nombre qu'il préconise seront prises par ordonnances.  

Un pied de nez à la démocratie

Juppé a retenu la leçon de 1995, où la droiture dans ses bottes avait entraîné une des plus grandes grèves que la France ait connue, qui pourtant en a vu beaucoup. Désormais il annonce la couleur, et avertit qu'il gouvernera par ordonnances, sans consultation donc des représentants du peuple ni des organisations syndicales. Ce qui ne l'empêche pas de contester le recours du gouvernement actuel au 49-3, seule solution possible pour éviter l'embourbement que son parti crée en déposant des milliers de propositions d'amendements. 
Il gouvernera avec 10 à 12 ministres. Mais combien de Secrétaires d'Etat? Moult présidents l'ont déjà fait, cela ne change absolument rien, c'est de la pure démagogie. Ou un ministre est utile, et il doit avoir un domaine de compétence à sa mesure et pas au-delà, où il ne l'est pas, et supprimons-les. 
Donc le grand technocrate et énarque se suffira à lui-même pour faire ce qu'il faut pour sauver la France ! Quelle suffisance, quelle prétention !

Mais parlons du programme.
Juppé choisit d'agir sur l'offre, non sur la demande, comme cela a été le cas durant les trente glorieuses, avec succès. Ses mesures visent et visent seulement à améliorer la compétitivité des entreprises en baissant les charges sociales et réduisant les dépenses publiques. 

 

Réduction des charges sociales

Après avoir augmenté les charges durant des années, la droite est dorénavant unanime pour les baisser. Il annonce ainsi un « zéro charge patronale » sur le smic dégressif jusqu’à 1,8 smic. C'est une mesure démagogique et inique, aux effets pervers multiples.
La redistribution sociale profite à tous, tous doivent en supporter le coût. On ne peut pas dire que la France a trop d'assistés, et en même temps exonérer la moitié des français de ces charges. Surtout, l'exonération des charges patronales sur les salaires les plus faibles n'aura qu'un effet marginal sur le prix de revient des biens et services produits en France. La prochaine étape sera-t-elle la division par 2 du smic? ou sa suppression? Ramener les salaires des salariés au niveau de la Chine ou des Philippines, voilà une vraie bonne mesure, pas vrai MM Juppé et Gattaz ? Surtout encore, il y aura un effet pervers qui bloquera les salaires au-dessous du plafond retenu, qui accentuera la stagnation ou la baisse du pouvoir d'achat des français, contribuant à réduire la demande. L'Allemagne a un coût salarial du même ordre que le nôtre, et son industrie est une des plus compétitives du monde. On ne réduira jamais le coût du travail au niveau de la Chine ou du Vietnam. Cessons de rêver et de se cacher derrière des fausses-barbes ! La recherche de la compétitivité de la France est ailleurs. Et si les dirrigeants d'entreprises faisaient un peu leur intrspection ?
Autre mesure phare: baisse de 10 milliards des cotisations familiales, compensée par une hausse d'un point du taux normal de TVA. Autrement dit, le consommateur paiera au lieu et place des employeurs. Appauvrissement encore des populations, et réduction de la demande.
Baisse de 11 milliards d'euros de l'impôt sur les sociétés, soi-disant pour le faire converger vers nos camarades européens. Pourquoi ne pas attendre une vraie négociation européenne sur le sujet fiscal, plutôt que de proposer spontanément un nivellement par le bas? Comment être sûr que ce qui ne sera pas payé en impôt ne le sera pas en dividendes et bonus pour quelques uns?
Encore une belle mesure: l'ISF sera supprimé dès 2018, à la grande du petit nombre qui le paie, dont il fait peut-être partie, en vrai ou potentiellement.
Mais peut-être fera-t-il un effort pour alléger l'impôt des particuliers en jouant sur le quotient familial. Ceux qui n'ont pas ou plus d'enfant à charge continueront à payer!
Rien sur l'impôt des plus riches, rien sur l'évasion fiscale qui est devenue une industrie, qui fait la fortune des banques de gestion privée, rien sur les pratiques des multinationales qui paient zéro d'impôt sur les sociétés et distribuent des milliards de dividendes et de bonus à leurs élites, rien sur l'harmonisation européenne et l'arrêt du dumping fiscal et social qui divise l'Europe et des paradis fiscaux dont la moitié est soutenue par des grands pays européens, rien sur le rôle de redistribution et de justice sociale de l'impôt.
 

Baisse drastique des dépenses publiques

Pour Juppé et ses collègues de droite LR, un fonctionnaire cela ne sert à rien. Ils le savent bien, eux qui passent leur vie dans le giron de l'Etat ! Alors tous se lancent dans une incroyable course à l'échalotte, où le gagnant sera celui qui annoncera le plus de suppressions de postes. Sans dire d'ailleurs lesquels, car si on pense qu'il ne faut toucher ni à l'Education Nationale, ni à la police, ni à la justice, ni à l'armée, on ne voit pas très bien comment arriver aux chiffres abyssaux annoncés.
Juppé n'est pas le plus disant sur ce point. 250 000 postes seraient supprimés, en appliquant une fine règle de gestion: un départ en retraite sur deux ne sera pas remplacé. Voilà une perspicace gestion des effectifs, qu'il conviendra quand même à Juppé d'affiner, en précisant si toute l'administration sera concernée où si cela impactera seulement quelques secteurs, et lesquels.
Indépendamment de la dégradation du service public, plus supportable pour les riches que pour les pauvres, on aimerait bien savoir en quoi la baisse du nombre de fonctionnaires peut être postive sur la croissance et sur l'emploi?

Moins d'emplois, cela veut dire plus de chômeurs, et donc accroissement des dépenses sociales et aussi baisse de la consommation. Au total, rien de positif pour la croissance. Il semble que certains croient que les postes libérés de l'administration se retrouveront vers l'industrie qui se serait vue privée d'emplois par le public. Idée naïve, l'entreprise n'embauchant qu'au vu du carnet de commandes. 
Alors on pourrait dire que cette économie de dépenses pourrait alimenter l'investissement public, pour des grands travaux ou des plans sectoriels comme la France en a connu, avec succès parfois. Mais pas du tout, puisqu'en même temps les recettes seront en baisse, suite aux mesures ci-dessus.

Juppé prône aussi bien entendu la fin des 35 heures, avec un retour aux 39 heures, payées 35 évidemment. Ce sera bon pour l'empoi et la croissance!

Juppé a pioché toutes ces mesures dans le catalogue du FMI du parfait redresseur d'économies. On voit le succès obtenu en Argentine qui ne s'en remet pas depuis des années, et qui se balade aujourd'hui avec une inflation de 700% l'an qui a ruiné tous les retraités. Ne parlons même pas de la Grèce, où les mesures du FMI et des Institutions ruinent les gens et obligent à l'exil les jeunes. 

On applique les mêmes mesures qu'il y a 50 ans et plus, pas un mot sur la mondialisation qui réduit à pas grand-chose le pouvoir des politiques, pas un mot sur la financiarisation extrême de l'économie mondiale qui défie les Etats, déshumanise le monde, et fait du profit à court terme le seul critère de décision, pas un mot sur les progrès technologiques qui avec la finance mondialisée crée notre monde de demain, indifférente aux gesticulations des gouvernants, pas une interrogation sur la pertinence du libre-échange, peut-être pas aussi bénéfique qu'au temps de la colonisation.

Depuis trente ans, nos sociétés occidentales, pour ne parler que d'elles, voient la classe moyenne se réduire, et les deux extrêmes augmenter. De plus en plus de très riches, et de plus en plus de très pauvres.

Voilà qui devrait interpeler nos candidats à la présidence. C'est la vague sur laquelle surfe Tramp, à sa contestable manière, mais avec la résonnance que l'on sait. Comme le FN il a dix ans, Tramp pose les bons problèmes et interpelle. Le monde d'aujourd'hui crée de l'injustice, les salariés sont de plus en plus mal traités dans les grands groupes, ramenés à de simples variables d'ajustement. Comme d'ailleurs dans la fonction publique, à qui on rabâche depuis des années qu'ils sont trop nombreux et qu'ils coûtent trop cher !

Juppé, c'est un comptable. C'est un président qu'il nous faut, généreux, visionnaire et charismatique.