Un véto bienvenu

  • Le 17/01/2021
  • Dans Humeurs
  • 0 commentaire

La course au gigantisme se poursuit, les radicaux capitalistes ne désarment pas, même si des échecs, comme celui de la tentative de rachat de Carrefour, peuvent donner quelques raisons d'espérer.

Un intérêt stratégique discutable

Un géant canadien, COUCHE-TARD, au nom qui ne prédispose pas à un bel avenir, implanté dans le monde entier mais inconnu en France, a exprimé le souhait de racheter Carrefour, second groupe français du secteur de la distribution et premier employeur de France.

Au nom de l'intérêt stratégique de la France, Bruno Le Maire a opposé son véto. Exit le canadien.

Sans doute Carrefour n'est-il pas aussi stratégique qu'Airbus, Thalès ou EDF. D'autant que Carrefour appartient à un secteur certes concentré, mais très concurrentiel. Leclerc, Auchan, Intermarché, Casino, ne sont pas des minces affaires, et la compétition est rude entre tout ce beau monde, perturbé de surcroît par de nouvelles habitudes de consommation de la part des clients.

Les dirigeants des deux groupes étaient d'accord sur l'opération, des pourparlers discrets ayant déjà eu lieu, et nul doute que les dirigeants de Carrefour voyaient d'un bon oeil le rachat à bon prix du groupe qu'ils dirigent.

Qu'est-ce qui a piqué Bruno Le Maire ?

Le tenancier de Bercy est un libéral, comme tout le monde dorénavant, l'opération proposée était amicale, le secteur pas si stratégique que cela, la concurrence n'était pas menacée, l''opération envisagée n'aurait en rien accru la part de marché du groupe en France.

Le refus de la France a d'autres raisons.

La première sans doute est une certaine désillusion sur les bienfaits toujours promis mais rarement réalisés, de ces grandes opérations de fusions-acquisitions. Alcatel et Alsthom en sont les exemples récents, on pourrait ajouter Bridgestone et la sidérurgie, et beaucoup d'autres entreprises moins connues. Mal gérées, en baisse sur leurs marchés, ces entreprises françaises s'offrent aux premiers acheteurs étrangers venus, qu'on pare de l'habit de sauveur. Mais au bout de quelques années, ou quelques mois, des plans sociaux sont annoncés, puis le vente ou la liquidation. Ainsi sont partis en fumée des fleurons de l'industrie française, certes mal gérés par des grands patrons dont la désignation tient plus à leur réseau plus qu'à leur vision industrielle. Les sauvetages durables ont été rares. Y en a-til d'ailleurs eu ?

Est-il aussi pensable que le premier employeur français appartienne à un groupe américain ? Par son implantation sur tout le territoire, et notamment les villes petites et moyennes, par son rôle social primordial d'employeur de personnes réputées peu qualifiées, par son utilité économique et sociale montrée récemment à l'occasion du confinement, il n'est pas indifférent que la gestion d'un tel groupe demeure française.

Le rôle social de l'entreprise

Enfin un groupe de distribution de la taille de Carrefour pèse d'un poids considérable sur l'économie du pays par son impact sur le "made in France".

Par leur acharnement à vouloir vendre toujours moins cher, les grandes entreprises de la distribution ont été parmi les grands fossoyeurs de l'industrie et de l'agriculture françaises. Pour attirer le chaland, ils n'ont pas hésité à sacrifier les producteurs français au profit de fabricants étrangers, peu scrupuleux aux normes sociales, environnementales, sanitaires.

Les mentalités pourraient changer, le "made in France" est encouragé, les clients le souhaitent. Le contexte n'est guère propice au rachat par un groupe étranger attiré par le seul appât du gain, et non disposé à ce que la rentabilité puisse être entamée par la fonction sociale que d'aucuns veulent que l'entreprise s'approprie.

 

Le rachat de Carrefour par Couche-Tard n'a qu'un seul but, et il est financier. Il est pour les dirigeants et actionnaires d'espérer vendre leurs actions - distributions gratuites, stock-option - à un bon prix. D'ailleurs le titre a augmenté de 15% en une journée, et diminué d'autant et aussi rapidement dès l'annonce du refus du gouvernement français.
L'intéressé n°1, c'est Bernard Arnault, dont le groupe a pris 14% des actions en 2010, et qui n'a pas réalisé les profits qu'il escomptait. Sa valeur ajoutée a été nulle, engageant Carrefour dans la vente de son secteur "hard-discount (filiale Dia) et d'une part de son patrimoine immobilier. Il n'a pas convaincu les investisseurs, qui n'ont pas apprécié que l'intérêt financier de l'actionnaire prévale sur une vision stratégique à long terme.

En un mot, Bernard Arnault est collé depuis dix ans, et même si son acquisition a été effectuée à un prix unitaire plus près de 30€ que de 20€, il préfère se couper la main que le bras.
Le pdg de Carrefour, Alexandre Bompard, montre là son vrai visage : celui d'exécutant des desiderata de Bernard Arnault, non celui d'un président attaché à assurer l'avenir du groupe qu'il est censé diriger pour la durée.
Le canadien réalise quant à lui une opération de diversification, visant à  dégager des dividendes, puis une belle plus-value dans quelques mois, au moment de la revente, profitant ainsi d'un cours de titre jugé bas.

Les salariés n'avaient rien à en espérer, pas plus que les fournisseurs français, ni l'entreprise, puisqu' aucune réelle synergie n' existe entre les deux groupes.

Echaudés par les expériences passées, peut-être que nos gouvernants ont cessé de croire au Père Noël. Et cessé aussi de faire confiance aux seuls dirigeants des grands groupes, mercenaires de luxe aux visions industrielles défaillantes, prompts à vendre l'entreprise qui les emploie au premier venu pourvu qu'ils en tirent un bon prix pour leurs actions personnelles.

Là comme souvent, actionnaires, dirigeants, banquiers conseils auraient été les seuls à tirer profit du rachat. Espérons que c'est cette vision-là qui a été rejetée par Bruno Le Maire. 

 

économie politique