Les faiblesses du modèle bancaire français

Les banquiers français ne tarissent pas d'éloges sur leur modèle. Au vu des résultats de la SG au premier trimestre 2020 et des évolutions de ces dernières années, on peut s'interroger sur sa pérennité.
 

Des banques parmi les moins chères du monde

Dans le milieu fermé de la banque française, on aime bien s'auto-gratuler. Ainsi met-on en avant depuis des dizaines d'années le modèle français, qui donnerait à la France des banques solides parmi les plus solides du monde.

Cela est vrai, et les banques françaises ont bien traversé la crise de 2008, ayant pu très vite rembourser l'Etat des aides reçues.

Mais les résultats de la Société Générale au 1er trimestre, perte nette de 320 millions d'euros, du jamais vu depuis 2012, doivent conduire à nous interroger sur ce soi-disant modèle.

Traditionnellement, le modèle français a assis sa rentabilité sur la marge d'intérêt sur les prêts, qui permettait d'assurer la gratuité de la gestion des comptes, la quasi gratuité des services aux particuliers, la non-rémunération des comptes à vue.

Ce modèle a bien fonctionné avec des taux d'intérêt élevés, qui offraient des marges elles aussi élevées, tant sur l'ensemble des clients que sur l'interbancaire.

Il a hissé les banques françaises parmi les banques les moins chères pour les particuliers, qui, en contrepartie de la non-rémunération des comptes à vue, subissaient peu de facturation.

Pour faire face à la baisse des taux, les banques se sont engagées dans une tentative de facturation des services à la clientèle de particuliers. Mais la concurrence et surtout le refus culturel  des clients de payer ce qui était jusque là gratuit, ont limité la facturation aux incidents de paiements, donc à la clientèle la moins solvable. La facturation des chèques et prélèvements impayés, avis à tiers, oppositions et autres ont quand même gonflé le produit net bancaire, mais avec en partie du mauvais chiffre d'affaires, constitutif plus tard de pertes. Cela a renforcé l'image négative des banques, qui fait payer les pauvres et offre la gratuité aux riches.

L'effet de la baisse des taux

Avec la baisse des taux et des marges, le modèle a perdu de sa superbe. Avec un taux de 1%, la marge est réduite au minimum, et ne peut assurer le coût du risque.
Celui-ci est estimé entre 0,70% et 1% en 2020. Cqfd. 

Au premier trimestre 2020, la SG enregistre une perte de 326 millions d'euros, ce qui n'était pas arrivé depuis 2012. Des marges d'intérêt faibles, un coût du risque en hausse, des gamelles suite à des fraudes. 
La vie des banques n'est jamais un fleuve tranquille, et des époques troublées ou des pertes exceptionnelles sont monnaie courante. Ce qui est nouveau, c'est que la marge d'intérêt n'est plus à même de les supporter.

L'année 2020 est celle de tous les dangers pour les banques, face à des clients qui ne veulent payer ni intérêts ni commissions de service, et qui vont voir se multiplier leurs défauts de paiement. La langue de bois du directeur général de la SG n'y suffira pas : "Nous abordons cette crise avec lucidité mais confiants dans la solidité de notre business model, dans l’agilité de notre modèle opérationnel porté par nos fondations technologiques et digitales et dans la robustesse de notre profil de risque et de notre structure financière". L'auto-satisfaction est le point fort des banques, quelles que soient les époques et même à la veille et pendant les crises.

Pour une banque plus solide

Dans ce contexte de baisse abyssale des taux qui a fait fondre la marge plus vite que la neige au soleil, la SG, a engagé, plus vite que les autres, une politique de baisse drastique des frais généraux, s'ajoutant à une politique constante de rigueur de gestion, souvent au détriment du fonds de commerce. Ce qui veut dure que le grain à moudre n'est pas si grand.

Visant le développement de la banque digitale et l'effacement sur la durée de la banque dite en dur, la SG a engagé avant les autres la fermeture du quart de ses agences du réseau France. Choix qui a été repris par BNPP, mais pas par les banques mutualistes qui dominent le marché des particuliers et des professionnels.

En privilégiant cette orientation, SG hypothèque l'avenir, car dans les territoires où la SG a fermé ses implantations, elle n'ouvrira plus un seul compte. Si la banque digitale est en forte progression dans l'utilisation, ce n'est pas encore le cas dans l'ouverture des comptes. L'effet en sera fort dans les prochains mois et années, qui verront SG avoir du mal à renouveler son fonds de commerce de particuliers et professionnels.

Les commissions, grande faiblesse des banques

Baisser les frais généraux pour maintenir la rentabilité face à une baisse du chiffre d'affaires est nécessaire, mais pas durablement suffisant.

La faiblesse des banques est celle des commissions versées par la clientèle de particuliers. 

Car si les clients et les associations de consommateurs crient sur la cherté des banques, la réalité est toute autre. 
La gestion des comptes, service premier offert par les banques, demande des applications lourdes, performantes, avec des mises à jour permanentes, des installations informatiques énormes, sécurisées, doublées, des équipes de développeurs et mainteneurs importantes et qualifiées.

Or tout cela est gratuit.

Les moyens de paiement, complexes et évolutifs, sont pour la plupart eux aussi gratuits, si on excepte la carte bancaire et les opérations avec l'étranger (hors UE). Idem pour pour la tenue des comptes, aucune facturation pour la tenue des comptes sur livrets, libres ou réglementés, ni sur les PEA. Pour ces derniers, un PEA constitué à l'origine et sans autres opérations ne supporte aucune commission. Or le compte est mis à jour en quasi temps réel, les applications intègrent les modifications réglementaires, des situations périodiques, papier ou informatisées, sont éditées.

L'essentiel des facturations supportées par la clientèle privée concernent toujours les dysfonctionnements des comptes de clients peu solvables : rejets de chèques ou prélèvements, avis à tiers, oppositions ...

Une facturation juste de la gestion de tenue de comptes assurerait à la banque une pérennité plus grande de son chiffre d'affaires, et ôterait l'image de banques qui assomment les clients les plus pauvres. Il faut tendre vers une facturation de services, non de pénalisation. 

Des changements sont-ils possibles

On ne le sait pas, mais la banque française est l'une des moins chères du monde pour les particuliers. Dans les pays anglo-saxons où on accepte davantage de payer le service, les commissions de tenue de compte sont la règle.

En France, on aime sa banque, mais pas les banques. Résidu de culture chrétienne hostile à l'argent ?  Idée que la banque profitant de notre argent pour réaliser des opérations à bon compte, toute facturation serait du vol ?

Une rémunération des comptes à vue, même minime, permettrait de faire accepter la facturation de la tenue de comptes à titre de contre-partie. On n'en était pas très loin dans le début des années 2000. Mais les banques attendaient une décision imposée par l'Etat, qui n'est pas venue, sans doute sous l'effet de leur lobbying. 

Aucune n'a voulu forcer la décision, toutes se sont accordées sur le statu quo, rendant sans doute impossible aujourd'hui une rémunération des dépôts à vue qui rendrait possible une facturation de l'activité complexe et coûteuse de la tenue de comptes.

Dans le contexte d'une durabilité prévue des taux bas, cela pourrait coûter cher à l'activité banque de particuliers des établissements bancaires.

En 1978, le rapport Nora Minc prophétisait que la banque serait "la sidérurgie de demain". Ca n'est pas arrivé, non que les auteurs se soient trompés, mais des activités nouvelles ont pallié les faiblesses qui amenaient la banque vers son déclin : développement de la clientèle de particuliers, explosion des activités de marchés, développement à l'international. Auparavant, les financements spécialisés et l'assurance IARD avaient été le relai de croissance.

On n'en voit pas aujourd'hui, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y en aura pas demain. Mais sans changements structurels forts dans la composition du chiffre d'affaires et sans apparition d'activités de diversification, la banque à la française n'a pas un avenir tranquille. 

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