La confusion des rôles

La mode est à la "politique de l'offre", alors on libère les énergies des entrepreneurs en déréglementant à tout va, abaissant les charges sociales, supprimant des impôts. Rien ne prouve que ça marche, surtout quand ces mesures concernent des entreprises qui n'évoluent pas dans un environnement de compétitivité internationale. Surtout, cela remet en cause le rôle fondamental de l'Etat protecteur, et dégage les entreprises de la responsabilité qui est la leur.

Politique de l'offre ou de la demande ?

L'économie de l'offre s'oppose à celle de la demande, qui lie la croissance à la demande de consommation et d'investissement. C'est l'économiste JM Keynes qui a popularisé cette doctrine, qui a inspiré les politiques de croissance de l'après-guerre, et amené en France ce qu'on a appelé les "trente glorieuses".

Autrement dit, c'est la demande qui crée l'offre, cette dernière s'adaptant à la première. C'est l'inverse dans la politique de l'offre, pour laquelle la baisse des charges va entraîner la croissance de la production, les producteurs étant encouragés pour ce faire par la baisse des coûts de production.

Cette théorie a vu le jour dans les années Reagan, alors que la croissance des pays développés semblait en berne, et que la "stagflation", mélange paradoxal de hausse des prix et de stagnation, pesait sur l'emploi et le niveau de vie.

La politique de l'offre est efficace dans certains cas

En apparence, la politique de l'offre n'a pas de sens, un entrepreneur ne décidant pas d'augmenter sa production  sur le seul critère des frais de production. Par contre une augmentation de la demande de produits ou services aura un impact direct sur son volume de production.

Il y a cependant des cas où la politique de l'offre est efficace, essentiellement lorsque l'entreprise opère sur un marché concurrentiel, face à des entreprises bénéficiant de coûts de production inférieurs. C'est bien sûr le cas quand elle est opposée à des entreprises logées dans des pays en voie de développement, à faibles coûts de main d'oeuvre.

Dans toutes les autres situations, la politique de l'offre aura pour effet d'améliorer la situation financière des entreprises. Cela aura un effet favorable si cela se traduit par une augmentation des salaires ou de l'investissement, mais sans effet aucun sur la croissance si les bénéfices générés par la baisse des coûts vont gonfler les dividendes.

Cette politique est dangereuse

La politique de l'offre est défendue par les libéraux, hostiles à l'interventionisme de l'Etat, qui considèrent que les équilibres se font tout naturellement si les acteurs ne sont pas enfreints dans leur liberté.

Il y a derrière cela l'idée que l'Etat est nuisible, contre-productif, qu'il est un frein à la croissance et à la prospérité. Pourtant, il faut bien voir que sans une volonté de redistribution de l'Etat, il n'y aurait ni Sécurité Sociale, ni retaites, ni indemnités chômage, ni hôpitaux grauits, ni équipements collectifs.

L'idée selon laquelle les prélèvements de l'Etat sont un frein à la prospérité balaie tout ce qui a fait que le monde d'aujourd'hui est plus juste que celui d'hier, rejette les progrès sociaux qui font l'humanisme de l'occident. 

L'État assume un rôle qui n'est pas le sien

On défend aujourd'hui la politique de l'offre en mettant en avant qu'elle a aussi un effet sur la demande. Non seulement elle génère une baisse des coûts de production, mais favorise la demande en créant du pouvoir d'achat aux salariés. Ainsi en est-il lorsqu'on supprime les cotisations chômage, qu'on abaisse la part salariale des charges sociales, ou qu'on supprime la taxe d'habitation.

Sans nier ce possible effet positif sur la demande, cela est très périlleux, car met à charge de l'Etat ce qui doit être du ressort des entreprises. Ce sont elles qui emploient les salariés, et qui engendrent du profit par leur travail. C'est à elles de s'assurer de leur niveau de vie, c'est à elle de partager les fruits de la croissance, sans les attribuer seulement aux actionnaires et élites dirrigeantes, comme c'est la pratique depuis une bonne quinzaine d'années.

En abaissant ses recettes pour augmenter le pouvoir d'achat des salariés, l'Etat joue un rôle qui n'est pas le sien. Il doit au contraire veiller à ce que les entreprises fassent profiter équitablement tous les acteurs économique des fruits de la croissance, et non baisser ses ressources, ce qui a pour conséquence soit de dégrader la protection sociale soit d'augmenter le déficit, et donc la dette.

Dans un pays où l'Etat est perçu comme étant la cause de tous les maux, il est éminemment dangereux de faire croire aux salariés que leur pouvoir d'achat dépend du seul bon vouloir de l'Etat d' abaisser les charges.

Ce sont les entreprises, publiques et privées, qui doivent rester les premiers acteurs du pouvoir d'achat des personnes qu'elles emploient. Il ne faut pas inverser les rôles, et quand l'Etat diminue ses ressources en baissant les prélèvements, ce doit être exclusivement pour maintenir ou accroître la compétivité des entreprises, non pour remplacer les entreprises dans le devoir qui est le leur d'assurer le pouvoir d'achat des salariés qu'elles emploient. 

C'est un devoir que la plupart des grandes entreprises ont oublié. Certaines en prennent conscience, comme tout récemment Amazon.

De cela dépend l'avenir de l'humanisme de nos sociétés occidentales.