Nous entrons dans la société numérique

L'informatique est entrée dans nos vies dans les années 60. Ce fut l'ère des gros systèmes, des ordinateurs qui occupaient des salles immenses et froides, carapaçonnées pour résister à toutes les attaques, y compris aériennes. Ils ont assuré le traitement des opérations de masse, comme les salaires, les chèques, les fichiers, supprimant des emplois peu qualifiés.
Puis est venue l'ère de la micro-informatique,

qui a mis un ordinateur entre les mains de tous les employés, puis des cadres, pour le traitement d'opérations qui jusque là étaient traitées manuellement à l'appui de procédures écrites, transgressables par incompétence ou volonté.
Avec Internet, une marche plus haute encore est franchie. Les applications sont dans le "cloud", permettent leur accès quelque soit la localisation de la personne. La messagerie électronique permet le partage de l'information en temps réel, le tout accessible sur une diversité d'appareils localisés n'importe où, chamboulant la notion classique de poste de travail.
C'est ainsi que de l'ère de l'informatique nous sommes en train de passer à l'ère du numérique, bouleversant notre mode de vie, et aussi le monde du travail.

L'ubérisation des emplois est en marche, et avec elle la fin du salariat comme statut unique, voire principal. Une entreprise crée une plate-forme informatique dans le cloud, et permet à chacun qui le souhaite d'y accéder pour y trouver un travail. Pas de statut de salarié, mais de travailleur indépendant autoentrepreneur. Les travaux sont engagés pour donner à ce nouveau statut la protection sociale qu'il n'a pas encore.
Des milliers d'emplois vont devenir inutiles. 

Ainsi la Société Générale va-t-elle procéder, ce n'est pas officiel mais tout comme, à la fermeture d'ici 2020 du quart de ses agences en dur. Pour commencer, sans doute. Pourquoi? Parce qu'avec le numérique et l'informatique, les clients n'ont plus besoin d'aller dans les agences. Les espèces sont retirées dans les DAB, la consultation des comptes se fait par téléphone à des plates-formes, la plupart des opérations - virements, bourse, prêts - peuvent se faire par l' application Internet de la banque. Reste le conseil. Mais si la banque française ne l'a pas encore dématérialisé, d'autres en dehors de la France l'ont fait allègrement, qui offrent la possibilité de vrais entretiens avec un vrai conseiller par caméras interposées. Toutes les banques françaises peuvent le faire, et vont le faire, car même si tout le monde redoute les conséquences sociales qui en découleront, aucun client ne veut continuer à se rendre dans une agence bancaire distante de son domicile ou lieu de travail et aux horaires mal commodes parce qu'identiques au sien. Des dizaines de milliers de postes vont être supprimés dans les années à venir, bac+2 le plus souvent, c'est autant de moins pour les générations futures.   

Jusque dans un temps récent, il était de bon ton de dire que le progrès technique supprimait certes des emplois, mais en créait d'autres. Cela a été vrai longtemps, avec un décalage dans le temps et les qualifications, assombrissant terriblement les chances des moins qualifiés de retrouver un emploi. Personne ne peut affirmer aujourd'hui qu'il en sera pareil avec le numérique. Il est peu probable que les emplois créés soient à la hauteur des emplois détruits.
Parce que pour gonfler ses profits et être libre de produire en rond, le rêve de toute entreprise est d'employer le moins de monde possible.
Parce que si la banque a pris le train de l'informatique et du numérique, elle a mis du temps à en tirer toutes les conséquences en terme de métier et d'organisation. 
La banque en dur et la relation avec un chargé de clientèle en agence est restée trop longtemps un credo auquel on a voulu croire par peur d'affronter les remises en cause fondamentales des métiers qui allaient s'ensuivre, et leurs conséquences sociales inéluctables. Comme la montée en puissance des banques "pure players" Internet était poussive, les banques ont voulu croire que leur modèle de banque en dur avec agences au plus près des clients était le bon. La "banque où je veux, quand je veux, comme je veux" devait donner une supériorité commerciale indéboulonnable au modèle classique. C'était ignorer le coût financier d'un réseau et son impact en terme de compétitivité par rapport au "pure player".
Parce que dans un contexte de stagnation de pouvoir d'achat, le paramètre prix prend une place croissante dans les critères de choix du consommateur. On attend de sa banque, dont on se sert comme d'un "pure player" qu'il en offre les mêmes prix.

La satisfaction client ne passe plus aujourd'hui par la qualité intrinsèque du service ou du produit. Le prix, la rapidité, la facilité d'accès, prévalent sur les autres critères. Cela peut être dur à avaler, mais à l'instar du boucher de quartier, professionnel, aimable, offrant la qualité qui a disparu au profit de l'étale de la grande surface, le chargé de clientèle en agence disparaîtra au profit de conseillers virtuels ou réels mais en plates-formes, dédiés ou pas, localisés n'importe où, accessibles sur une très large plage d'horaires et très rapidement.  
C'est un nouveau monde qui s'ouvre, qui créera des nostalgies pour les uns, des espoirs pour les autres.

économie