Quoi, après le tournant

Chomsky
Depuis une bonne décennie, on assiste, impuissants, à un lent travail de démolition des acquis sociaux, fruit de luttes sociales souvent dures en face de patrons qui ont fait de la résistance. La main d'oeuvre n'était pas si nombreuse, surtout après les désastres des deux guerres, les syndicats plus puissants et craints qu'aujourd'hui, et on croyait encore au progrès et à l'amélioration des conditions de vie qu'il allait apporter.
 

Le progrès technique est arrivé, détruisant des centaines de milliers d'emploi sans création d'un même nombre en contre-partie; sans tirer le constat des évolutions sociales et des mentalités, les syndicats n'ont pas évolué au même rythme que la société, se sont ringardisés et ne sont plus un vrai contre-pouvoir; la fin du rêve communiste a donné naissance à un capitalisme triomphant et arrogant, qui n'a plus craint d'ériger le profit et l'enrichissement de quelques uns comme la finalité première de l'entreprise, faisant passer l'intérêt financier des actionnaires et des élites dirigeantes devant tous les autres; la globalisation de l'économie à étendu la concurrence, désormais mondiale, à tous les secteurs, entraînant un déferlement destructeur des produits asiatiques sur toutes les économies occidentales; la financiarisation extrême du système capitaliste engendre des crises à répétition desquelles seuls leurs responsables sortent indemnes.
Le mal du monde aujourd'hui, c'est le capitalisme financier qui gouverne sans barrière, avec sa finalité, le profit, qu'accaparent quelques uns seulement.
Cela a toujours été, sans doute. Mais un des progrès du 20ème siècle avait été de voir naître des contre-pouvoirs à même de freiner les ardeurs égoïstes des élites, et de faire bénéficier l'ensemble des travailleurs de l'accroissement des richesses.
Crises financières et concurrence.
La crise financière mais aussi la concurrence sont les deux arguments brandis par les dirigeants pour justifier leur volonté d'abattre tous les obstacles à la hausse des profits.
Stabilisation de tous les salaires et retraites, sauf bien sûr ceux des cadres supérieurs et dirigeants; précarisation du travail salarié, le CDD remplaçant le CDI pour les nouveaux embauchés; facilités accrues de licencier; délocalisations et externalisations à l'étranger; pressions croissantes sur les salariés pour toujours plus de productivité ...
Dans le même temps et pour les mêmes raisons, les PDG et les DG s'accordent des rémunérations en dehors du sens commun, 2 millions d'euros en moyenne pour les patrons du cac 40 et du sbf 120, sans compter les bonus, parts variables, stock-options, retraites chapeau. Parce qu'aussi, nous dit-on, sans cela ces messieurs partiraient à l'étranger. La bonne blague ! Croyez-vous que les entreprises américaines vont s'arracher nos jeunes énarques frais émoulus des cabinets ministériels?
La mort du salariat?
Le salariat et sa règlementation protectrice ont été une avancée sociale phare de l'humanité. Aujourd'hui ce progrès est perçu comme empêcheur de "profiter" en rond par des patrons et des actionnaires toujours plus avides de richesses. Des millions de personnes recherchent désespérément un emploi salarié, pendant que des millions d'autres souffrent au travail, sous l'effet des pressions de toutes sortes qu'ils y subissent.
Que va-t-il sortir de tout cela? Révolution ? Précarisation et paupérisation du plus grand nombre ? Ubérisation libératrice ? Emigration des jeunes ?
La France, et d'autres, sont face à un tournant dont on ne sait où il mène. Laissera-t-on les grandes entreprises le prendre seules, en fonction de leurs seuls intérêts financiers à court terme? Ou les populations participeront-elles aux choix de leur destin?