Un défi impossible ?

Impossible
Le mouvement des gilets jaunes semble quelque peu s'essouffler, et la radicalisation de quelques milliers d'entre eux pourrait en sonner le glas. Tout n'est pas gagné cependant pour Emmanuel Macron, qui sort très affaibli de ces quatre semaines d'agitation.

Une vision de la société qui date

Finalement, la grande erreur d'Emmanuel Macron est peut-être sa vision du monde d'aujourd'hui et de son évolution. De par son éducation bourgeoise, sa formation dans les grandes écoles, son passage dans la haute-banque et les fonctions politiques, Macron ne voit que la partie de la société française qui bouge, s'agite, est dans le tourment de la mondialisation, contrainte à la compétitivité et à l'innovation. Dès lors, sa volonté est d'adapter la France pour qu'elle maintienne sa place dans  le rang des grandes nations. Une première guerre a été perdue ces dernières années, quand la France, à l'instar de l'occident, a vu son industrie balayée en quelques années par la concurrence venue d'Asie.

Pour gagner les suivantes, Emmanuel Macron choisit les armes de la compétitivité, de l'attraction, de l'innovation, et en bon libéral qu'il est, choisit d'alléger le rôle de l'Etat pour libérer les énergies des citoyens. 

Le pêché originel

C'est donc très logiquement que très vite après être arrivé au pouvoir, il a supprimé l'impôt sur la fortune, assoupli la législation du travail pour les employeurs, pariant sur les investissements des riches et l'embauche plus facile. La fumeuse théorie du ruissellement !
Sur le plan économique, le succès n'est pas au rendez-vous, et sur le plan politique, cela l'a fait aussitôt passer pour le président des riches, d'autant que nombre de taxes dont les gouvernements et édiles locaux sont si friands, et qui sont une partie du mal français, ont augmenté. Une image qui lui colle à la peau, et que sa facilité de contact avec les gens, et aussi des mesures en faveur du pouvoir d'achat plus fortes que ses prédécesseurs, n'ont pas permis d'effacer.

 

Et si les temps avaient changé

La France des classes moyennes et populaires est dans la rue ou a un regard sympathisant et compréhensif à l'égard des gilets jaunes. Cette France qui grogne, c'est l'Angleterre du Brexit, les EU qui votent Trumps, les italiens, espagnols, autrichiens qui votent ultra-droite ou gauche populiste. C'est le monde des oubliés, des victimes, de la mondialisation et de la financiarisation du monde. C'est la France dite des territoires, qu'usines, administrations, écoles, centres administratifs ont quitté, contraints par leur manque de compétitivité ou pour économie des coûts de production. Des gens compétents, mais au mauvais endroit au mauvais moment.

Les dirigeants politiques et économiques des pays occidentaux, faisant tous partie évidemment des favorisés, ont vécu dans le confort de leur bulle, et même la crise de 2008 ne leur a pas ouvert les yeux.

Depuis trois décennies, les oubliés de la croissance voient leur nombre grimper inexorablement. Mais comme les élites sont de plus en plus riches, elles ne veulent pas voir ce qui pourrait les déranger. Ces oubliés, ils sont chômeurs, smicards, travailleurs précaires, intérimaires, embauchés à durée déterminée, employés et petits cadres, bénéficiaires de petites retraites, petits entrepreneurs individuels, dotés d'un pouvoir d'achat en berne dans des lieux qui se désertifient.
Mais si les revenus stagnent, les charges augmentent, impôts locaux, amendes, loyers, eau, énergie, csg, ... Si Macron n'a pas fait plus mal que les autres, son choix de société, son discours favorable aux riches avec ce ruissellement fumeux qui bénéficierait à tous, a fait exploser un sentimet d'injustice là aussi bien français, latent depuis des années. 

Comme les français qui grognent, Emmanuel Macron est au mauvais endroit au mauvais moment.

Et maintenant ?

Le président va parler demain. On susurre qu'il pourrait surprendre. Mais comment passer de président des riches à président du petit peuple ? Rétablir l'ISF et supprimer la taxe sur le diésel et l'essence ne suffira pas à calmer la colère et à redresser son image intérieure. 

Les francais attendent du président un geste fort en direction du pouvoir d'achat. Or le pouvoir d'achat, c'est le salaire essentiellement. Le gouvernement a exclu il y a quelques jours le coup de pouce au smic que François Hollande avait donné en 2012. Osera-t-il le faire, au risque de se mettre à dos tous les patrons et le Médef, de déséquilibrer encore plus les comptes de l'Etat, de se mettre hors des clous des critères européens, lui qui se voulait exemplaire ? Osera-t-il engager la France, avec les entreprises, dans une politique à long terme visant à revaloriser les salaires des classes populaires et moyennes ? 

Osera-t-il nous montrer qu'il a changé son regard sur l'évolution du monde ? Les risques climatiques mènent la planète à la mort assurée, la mondialisation a sans doute fait plus de mal que de bien dans les pays d'Europe, le capitalisme financier triomphant génère des comportements et des stratégies d'entreprises qui causent des crises majeures, agressent les salariés, volent les Etats.

Jusqu'a présent, Emmanuel Macron était du côté de ceux qui réussissent, pensant que leur réussite profiterait au plus grand nombre. De président des start-ups, de l'innovation, de la France moderne et innovante qu'il a voulu être, peut-il devenir le président de l'humanisation du capitalisme, de défenseur des blessés des stratégies mondialistes et coupeuses de coûts ? 

Le défi est bien difficile, tant le président est devenu, bien abusivement, le symbole de tout ce qui va mal. Il faut le souhaiter cependant, ardemment, car les alternatives qui existent sont populistes, de Mélanchon à Le Pen, ou pire encore.

économie politique