Tavares, leader ou archaïque ?

Tavares 1L'Etat a rejeté le mariage FIAT-RENAULT. Qu'importe, FIAT demande à PSA de convoler. Et PSA, qui avait refusé l'union il y a quelques semaines, de s'empresser de dire oui. Et de mettre en avant de belles synergies, qui vont hisser le groupe au 4ème rang mondial en produisant de par le monde plus de 8 millions de voitures. Certains s'en félicitent, d'autres non. Le monde change, et à l'heure où capitalisme et mondialisation sont remis en question pour cause de destruction de la planète, des cultures et des hommes, ce choix du toujours plus gros n'est-il pas celui d'une vision obsolète du monde ?

"Les Echos" applaudissent

La presse économique bien pensante applaudit. Pensez donc ! La France a deux majors dans les quatre premiers constructeurs automobiles mondiaux. Cocorico s'enorgueillit le journal, c'est le signe que "notre pays ... n'a nullement à rougir dans le concert des nations".

Sauf que les voitures sont de moins en moins fabriquées en France, aucun véhicule Renault ou PSA de catégorie A n'est désormais produit dans l'hexagone, et très bientôt aucun véhicule de catégorie B. 

Sauf que l'idée du rapprochement vient de FIAT, qui est le "fusionnant". D'expérience, on sait qu'une fusion n'est jamais "gagnant-gagnant", et que le fusionnant prospère au détriment du fusionné.
Souvenons-nous de Péchiney, un des tout grands mondiaux de l'aluminium. Sa fusion avec le canadien AlCan était une grande nouvelle pour la France selon le Premier Ministre de l'époque, Michel Rocard (1930-2016). Quelques mois après, Péchiney était rayé de la carte. Premier d'une longue liste de "pépites" françaises aujourdhui disparues ou moribondes : Alcatel, CGE, Arcelor, Alsthom, Rhodia, Lafarge qui voit son centre de décision transféré en Suisse ... 

Sauf que l'optimisation fiscale va fonctionner à bloc, avec des holdings aux Pays-Bas qui ont pour unique finalité une fiscalité allégée. FIAT est expert en la matière, et saura faire profiter PSA, qui n'est pas ignorant non plus, de son savoir-faire en évasion fiscale.

Sauf que FIAT est sur la mauvaise pente depuis de nombreuses années. Ses ventes sont surtout italiennes, ses usines qui emploient 60 000  personnes en Italie sont en sous-activité, sa recherche-développement est faible, et son retard en véhicules électriques remarqué de tous. 

 

 

Des synergies pas si évidentes

Alors on nous dit qu'avec Chrysler dans le même groupe, la pénétration du marché américain sera facilitée. Que nenni. Cela fait des décennies que Chrysler oeuvre dans le giron de groupes européens, sans que ces derniers aient réussi leur percée américaine. 

Les marchés les plus prospères pour l'avenir sont situés en Asie, Chine et Inde notamment. FIAT et PSA en sont totalement absents, même si Citroen a été parmi les premiers constructeurs à implanter des usines en Chine. Aujourd'hui, la Chine développe une industrie automobile de qualité, très concurrentielle par rapport à FIAT et PSA, qui va bientôt s'attaquer aux marchés occidentaux. Aucune chance que deux loosers réussissent demain ce qu'ils ont échoué hier quand il n'y avait pas de concurrence nationale.

On nous dit que la fusion facilitera le passage à l'ère du tout électrique. FIAT est très en retard sur le sujet. Carlos Tavares met en avant l'effet volume qui devrait permettre d'acheter les batteries à meilleur prix. Comme s'il n'y avait pas d'autres moyens que la fusion pour effectuer des achats en commun ! 

Big is no more beautiful

Qui seront les principaux gagnants de cette méga-fusion ?
Les actionnaires et les équipes dirigeantes en premier lieu. Plusieurs milliards de dividendes sont prévus pour amadouer les actionnaires, signe que le projet en soi ne suffit pas. On peut imaginer de belles distributions d'actions gratuites et de stock-options pour convaincre tout le staff.

Les banquiers-conseils ensuite, qui vont facturer quelques dizaines de millions de dollars leurs judicieux montages financiers visant à flouter la réalité du pouvoir et alléger au maximum la fiscalité.

Qui seront les perdants ?
L'Etat français bien sûr, qui sans doute ne recevra plus beaucoup d'impôts, direct et indirects, de PSA.

Les salariés évidemment, comme toujours dans l'économie libérale. Financièrement, l'encadrement supérieur tirera son épingle du jeu, car des carottes seront tendues pour le motiver. Mais toute l'armée de petits cadres, employés, ouvriers, verra sa situation continuer à stagner, voire diminuer, et le chantage à l'emploi, pratique bien connue des patrons français, sera là pour étouffer dans l'oeuf toute revendication.
Les salariés encore, à qui on va demander de réussir la fusion, de désorganiser une organisation en place qui venait après la désorganisation de l'organisation précédente, de créer des structures communes politiquement nécessaires et impossibles à gérer. 
Les salariés toujours, qu'on va pressurer encore davantage, qu'on va relocaliser, délocaliser, reconvertir, pour au bout du compte démobiliser dans un travail dont le seul but d'enrichissement des dirigeants et actionnaires ne suffit pas à lui faire perdre inéxorablement son sens.

Une évolution nécessaire

Est-ce juste, équitable, qu'une petite poignée d'hyper-privilégiés auto-désignés décide du sort de dizaine de milliers d'hommes ? On sait que les fusions jettent sur le bas-côté de la route des milliers de personnes qui n'ont pas démérité pour autant, simplement parce qu'ils sont au mauvais endroit, au mauvais moment. Parce que le but affiché ou non de toute fusion est bien de produire plus, avec un prix de revient moindre.

Une telle fusion ne sert plus à rien. Elle est néfaste pour les salariés, pour l'Etat, pour le pays qui y perd des milliers d'emplois, pour les salariés pour qui le travail n'a plus de sens, pour la planète qui subit les conséquences des objectifs toujours plus grands de croissance de la production.

Partout dans le monde, la mondialisation et le capitalisme financiarisé sont contestés et donnent lieu à des révoltes sociales. On croit de moins en moins dans le progrès, on regarde avec réserve ces entreprises qui forcent à consommer ce dont on n'a pas besoin, qui fabriquent des produits néfastes pour la planète comme pour notre santé, qui broient les hommes qui y travaillent par la course à la productivité et le chantage permanent à l'emploi érigé en instrument de gestion.

Il est remarquable que personne ne soit choqué du fonctionnement dictatorial des grandes entreprises. Grassement rémunérés et/ou membres du clan, les administrateurs n'ont jamais été un contre-pouvoir. Peut-on imaginer un administrateur rémunéré quelques dizaines ou centaines de milliers d'euros par an s'opposer aux choix du président qui l'a choisi ? Quant aux actionnaires, obnubilés par les dividendes reçus et le cours de l'action, ils sont prêts à gober toutes les promesses qu'on leur présente.

Et les salariés? Après tout, plus encore que le pdg et son staff, ce sont eux qui font la richesse et la prospérité de l'entreprise. Pourtant ils n'ont aucun pouvoir. Les syndicats ne s'occupent plus guère que d'hygiène et de sécurité, et leur représentant au conseil n'a que voix consultative.

Il est imaginable pourtant de rêver que ces choix stratégiques qui mettent profondément en cause l'avenir de l'entreprise et des hommes et femmes qui la composent et la font soient soumis à leur délibération. D'autant que ces mêmes salariés subiront ces choix pendant des années, bien après le passage souvent éclair des pdg et dg.

La démocratie ne peut pas être seulement politique.
La vie au travail façonne la vie des gens, tout autant voire plus que la vie politique. Alors ils doivent pouvoir se prononcer sur ce qui engage leur vie.
Les pdg passent, les salariés restent. Les premiers visent à s'enrichir rapidement, la rapacité des dirigeants des entreprises du cac 40 en témoigne, les seconds ont pas nature un intérêt à long terme.

Tant qu'il y aura des Carlos Tavares à la tête des grands groupes, le capitalisme continuera à créer de l'injustice sociale, à détruire les hommes, à mener la planète à sa destruction. 

On peut croire, malheureusement, que le mouvement des gilets jaunes a un bel avenir mondial devant lui.

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